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Russ Meyer

Russ Meyer, un nom qui peut faire saliver ou au contraire faire se dresser les cheveux sur la tête ou bien autre chose…
Réalisateur culte, mais pas un nain culte quoique… Il y a beaucoup de mains et de reins dans ses films, allons, nous sommes dans l’arène des reins que diable !
Alors, Russ Meyer (1922-2004) est un nom très important du cinéma érotique et du cinéma d’exploitation des années 60, peut-être même le plus important. Vu tour à tour comme un bon réalisateur ou comme un pornographe juste bon à filmer des poitrines géantes, il n’en a pas moins pesé sur la représentation des nus au cinéma, et permis au cinéma une liberté d’expression rarement atteinte jusqu’alors.

Il n’est jamais évident de parler de ce genre de réalisateur, car comme je l’ai dit, certains le voit comme un vulgaire tâcheron et d’autres comme un auteur, la nuance étant rarement faite. Qui plus est, parlez cinéma érotique et vous serez vite catalogué, qu’à cela ne tienne ; je m’en branle. J’ai découvert pour ma part, un univers intéressant, maîtrisé et surtout représentant de son temps. À travers toute sa filmographie, Meyer n’a eu de cesse de montrer sur écran les fantasmes des Américains moyens (hommes et femmes), leurs mentalités, leurs préoccupations, et surtout les caractéristiques de l’Amérique profonde d’alors, comme le racisme par exemple. Il est à mettre à son crédit qu’il n’a jamais joué les moralistes (sauf une fois, où cela lui a coûté cher), préférant jouer avec les codes et parodier la population.

Mon but est de montrer ce que le cinéma doit à Russ Meyer, et notamment (cela peut prêter à sourire), ce qu’une certaine émancipation féminine lui doit.

I/ Le cinéma érotique



Il faut comprendre qu’il y a toujours eu un cinéma érotique depuis le cinéma muet, mais pas comme on l’entend aujourd’hui. En effet, il était très soft. Il fallait en général un prétexte pour montrer du nu à l’écran ; documentaires sur la prostitution, contenu éducatif, traite des blanches (avant celle des noires et des noirs)… Donc des nus se parant des beaux atours du politiquement correct. Mais il y avait aussi ce que l’on appelle les « burlesque » films. Ces films sont en fait hérités des « burlesques houses ». Établissements relevant des music-halls consacrés exclusivement à des danses de femmes comme le « bump and grind », danse basée sur le mouvement des hanches d’avant en arrière ou en rond. C’est aussi là que nous pouvions voir ces chorégraphies rotatives des seins avec un pompon sur le téton. Le contenu des films était exactement le même que celui de ces spectacles, sans mouvements, avec des images fixes ; on se contentait de filmer ces danses.

À partir de 1955, prolifère le genre du film nudiste ou nudies. Bien qu’ayant fait son apparition bien avant, il va connaître un essor plus important. Des films innocents où l’argument principal est de raconter les joies d’une initiation au naturisme. Pellicules au final assez ennuyeuses et sans scénario, dont le but avoué était de montrer dans le dernier quart d’heure un nu intégral (selon les normes de l’époque, c’est-à-dire sans les parties génitales). Ces films n’étaient ni sexy, ni bien suggestifs, mais plutôt d’une sincérité désarmante.

On l’a vu, le genre érotique bien que représenté était très soft. Il y a une raison à cela dont il n’est pas possible de faire abstraction quand on parle d’érotisme dans le cinéma américain : le Code Hays. Véritable miroir de l’Amérique bien-pensante et morale, ce code fera autorité de 1934 à 1966. Il faut reconnaitre qu’il fut instauré à la suite de quelques scandales qui firent rage à Hollywood à l’époque. Il s’agit en fait d’une autorégulation que les « Majors » d’Hollywood s’étaient imposées pour éviter l’intervention de l’État, donc une censure utile. Néanmoins, ce code est représentatif de l’aspect très moral, hypocrite et pudibond d’une Amérique qui aime pourtant comme partout ailleurs la nudité, mais qui a choisi de vivre dans la contrition, du moins sur les écrans. À partir de la prolifération des nudies, la chute du code Hays va s’accélérer et notamment suite aux coups de boutoirs de notre bon ami Russ Meyer.

II/ La Russ Meyer’s Touch



Nous arrivons dans le cœur du sujet, ou plutôt dans sa poitrine. Contrairement à beaucoup de réalisateurs spécialisés dans le cinéma érotique au sens large, Russ Meyer est un bon cinéaste. Il a été caméraman de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, puis photographe de charme dans les années 50, photographiant des actrices connues comme Anita Ekberg et Élisabeth Taylor. On lui doit certains clichés connus de James Dean. Dès son premier long-métrage on sent nettement la différence avec les nudies de l’époque : L’Immoral Mr. Teas (1959). Ce film fait office de précédent dans le cinéma érotique. En effet, Russ Meyer va gagner les procès qui vont lui être intentés. À la suite de quoi, la nudité n’aura plus besoin de prétexte pour être représentée dans une fiction, elle pourra donc avoir toute sa place sur un écran sans passer par l’alibi d’un documentaire. Grosse nouveauté également, c’est le premier film du genre à avoir été projeté dans des salles du circuit normal. Plus important encore, ce long-métrage, créateur du nudie-cutie a prouvé sa rentabilité. Pour un budget de 24 000 $, il en a rapporté 1 million… Et surtout, ce qui va nous intéresser ici, c’est le début de la Russ Meyer’s touch.

Le monsieur va développer un univers très personnel. À tel point que lorsqu’on voit un film de Russ Meyer on sait que c’est de lui, comme on le dirait aujourd’hui de Quentin Tarantino, dont Boulevard de la mort (2007) doit pas mal à Faster, Pussycat ! Kill ! Kill ! (1965) de Russ. Son style est reconnaissable par son sens du montage, nerveux et alterné, qui lui permet d’imprimer un rythme soutenu et un récit plus complexe à ses films. Parfois, une scène de sexe sera en montage alterné avec une scène plus onirique. D’ailleurs à propos d’onirisme, Russ Meyer aime à donner à ses films une allure de fable, voire de conte moderne. Il aime montrer dans son récit, une étonnante scène où un couple court nu dans l’eau en toute innocence. Les lieux et les positions sont improbables et tendent à renforcer cet aspect onirique, confinant jusqu’à l’absurde dans Supervixens (1975).

Uschi Digard dans Supervixens (1975)
Uschi Digard dans Supervixens (1975)

Une autre grande marque de fabrique est son humour. Le rapport sexuel n’intéresse pas Russ pour ce qu’il est. C’est plutôt de le détourner d’une façon très cartoonesque et mettre en scène les rapports de force qui vont y mener. Pour ce faire, il va beaucoup employer la musique de façon détournée pendant les scènes de sexe. Cela permettra une compréhension totalement décalée et même irréelle qui va dédramatiser l’histoire pourtant très violente dans certains cas, ou inscrire la scène dans un autre temps. Par exemple, lorsque dans Mega Vixens (1976) le beau policier arrive dans sa voiture tout gyrophare dehors, on sera gratifié à chaque fois par des bruits de sabots au rythme d’une charge de cavalerie au clairon. C’est ce mélange de violence, d’humour, de naïveté touchante et d’inattendu qui confère aux films de Russ Meyer une étonnante fraicheur toujours d’actualité. Enfin, il serait insultant pour tonton Russ si on oubliait une part essentielle qui lui a valu son aura légendaire : les seins.

Mega Vixens, 1976 Russ Meyer. Réaction des chaussures de  Monty Bane (shérif) après une fellation. Intéressant.
Mega Vixens, 1976 Russ Meyer. Réaction des chaussures de Monty Bane (shérif) après une fellation. Intéressant.

Objet d’un culte chez la plupart des hommes, ceux des nymphettes peuplant ses films sont d’une taille peu commune. La plupart de ses actrices sont dotées de poitrines énormes. Cela contribue à donner à son univers une esthétique à nulle autre pareille. La présence de ces ovnis, non seulement servait la provocation sexuelle, mais contribuait à l’ambiance étrange. Comme le Code Hays interdisait les représentations de nus, une grosse poitrine permettait de le compenser grâce au décolleté qu’elle arborait. Il faut dire qu’on ne voit que ça à l’écran. Une autre raison est tout simplement que Russ Meyer aimait les gros seins, personne ne lui en tiendra rigueur. On pourrait aussi y voir une image de la maternité protectrice que les hommes recherchent. Ou bien d’autres interprétations que je laisse à votre imagination.

Mais pour voir ce dont Russ Meyer est réellement capable il va falloir attendre sa fameuse tétralogie en noir et blanc, qu’il va entamer en 1964.

III/ Un portrait de son temps : de la violence des hommes à la vengeance des femmes



En effet, ce qui a valu à Russ Meyer sa réputation d’auteur, ce n’est pas seulement sa façon de filmer la nudité, ni son humour, bien que cela contribue à rendre ses films personnels. Ce sont avant tout ses personnages qui immortalisent les mentalités d’alors, tant celles des hommes que celles femmes et surtout, un portrait au vitriol de l’Amérique et de ses contradictions. De 1959 à 1971, Russ est l’un des cinéastes les plus osés de sa génération et fin observateur des caractéristiques de son époque.

Les protagonistes de Russ Meyer sont animés par leurs pulsions et leurs émotions. Certes, ils veulent toujours ou presque baiser, mais il n’y a pas que ça. Si, jusqu’à Lorna (1964) ses films, à l’image de L’Immoral Mr. Teas ou Immoral West (1962) étaient légers et comiques, de ce dernier à Faster, Pussycat ! Kill ! Kill !, on rentre de plein fouet dans un monde plus cru et violent. Il faut comprendre que les années 60 aux États-Unis sont très brutales : les assassinats de Malcom X, Martin Luther King ou encore Kennedy, la Guerre du Viêt Nam, la création des Blacks Panthers en 1966, les manifestations étudiantes, les ligues de moralité… Une Amérique à 2 vitesses, dont une lance le changement, et l’autre tente de le freiner. Il est donc logique que le cinéma soit le reflet de son temps. Ainsi, la galerie de personnages mis en scène par Russ se rapproche de leurs équivalents humains. Pas seulement dans cette tétralogie d’ailleurs, mais la violence y est bien plus dure que dans le reste de son œuvre : l’humour n’y a quasiment pas sa place.

Dans Lorna par exemple, on voit poindre l’un de ses personnages classiques mais si révélateur de ce que pense Russ des femmes. La belle Lorna est en couple avec un homme plutôt gentil, travailleur et qui étudie en plus à côté pour devenir comptable. Mais la belle se sent délaissée et rêve d’échapper à cette routine usante. Elle voudrait du changement et de la liberté sexuelle. Le sexe va être l’élément catalyseur de la recherche d’émancipation et de la maîtrise de son corps pour la femme et un exutoire pour les hommes mal dans leur peau. Effectivement, Russ fait en général un portrait des hommes assez gratiné, bien que non manichéen, puisque les portraits sont variés. De l’homme gentil, doux, et compréhensif à celui déclassé, pommé et rejeté par la société. Jusqu’à Faster, Pussycat ! Kill ! Kill ! la femme sera surtout victime des appétits sexuels des hommes. Pour en revenir à Lorna, elle va rencontrer un prisonnier en fuite pendant que son mari travaille. Entre peur et fascination, elle hésite sur la conduite à tenir, jusqu’à ce que le prisonnier la viole et où Lorna semble y prendre un certain plaisir, ce qui va créer un malaise comme dans Les chiens de paille (1972) de Sam Peckinpah.

Avant la levée de boucliers, il faut de suite préciser quelque chose, le but n’est pas de montrer que la femme est la créature qui a provoqué le viol. Meyer n’est pas un moraliste. Son but est ailleurs. Il veut mettre en avant le fait que le désir de la gente féminine n’est jamais écouté et pris au sérieux, qu’elle est délaissée et sert d’objet aux hommes. La suggestion d’un plaisir éprouvé par Lorna est à l’égal de son mal-être en tant que femme. Russ veut démontrer, non l’immoralité de la femme, mais au contraire la profonde détresse dans laquelle elle se trouve, pour en arriver à ce ressenti. Il veut plus que tout, dénoncer le puritanisme hypocrite de l’Amérique. C’est très clair dans la fin pessimiste du film, où elle et le prisonnier meurent, comme foudroyés d’immoralité, ce que confirme l’intervention du pasteur à la toute fin.

Il va encore plus loin dans son portrait de la société dans Mudhoney (1965) considéré comme un de ses meilleurs films. La photo magnifique, contribue à rendre l’atmosphère angoissante et lourde. Nous sommes dans le drame sexuel. Oubliée, l’ambiance légère et comique des premiers films. Le réalisateur livre un film d’auteur. Le personnage de Sidney Brenshaw incarné par l’excellent Hal Hopper personnifie tout ce que l’Amérique a de vil. L’action se déroule après la Grande Dépression. Cet homme a perdu son travail, sa situation, son honneur, ne reste que son orgueil. Il n’accepte pas sa situation, et noie sa honte dans l’alcool et les femmes, qui lui servent de boucs émissaires plutôt que de se regarder en face. Il viole son épouse et va même jusqu’à essayer de tuer l’oncle de celle-ci qui possède la ferme dans laquelle ils vivent, pour toucher plus rapidement l’héritage. Argent et sexe, les seuls moteurs de l’Homme selon Russ Meyer. Ce personnage est un miroir tendu aux spectateurs, ceux-ci préférant se voiler la face plutôt que de se reconnaître dans ce personnage pourtant très réaliste. Il a une vertu introspective. La soif de sexe nait alors du rejet de la société et la femme devient à nouveau victime. D’autant que pour le pasteur du coin, manipulateur et manipulé, que Sidney Brenshaw a réussi à mettre dans sa poche, elle est une créature de débauche qui est rendue responsable des tourments de ce dernier. Le pasteur a beau savoir que ce n’est pas la vérité, comme cela peut servir son dessein, qui est de faire régner une justice divine irraisonnée, il ferme les yeux. C’est un fanatique qui n’a pas plus de foi que de lucidité, déterminé à juste régner en maitre sur cette petite bourgade, composée de moutons demeurés qui font ce qu’on leur dit.

Le pasteur dans  Mudhoney joué par  Frank Bolger. A ses côtés, la belle Rena Horton.
Le pasteur dans Mudhoney joué par Frank Bolger. A ses côtés, la belle Rena Horton.

Le final est à la hauteur du propos. Une fin particulièrement hystérique qui voit le personnage de Sidney Brenshaw pendu haut et court par le pasteur et par une populace conforme à ce qu’on aurait pu trouver au XIVème siècle. On y voit s’affronter la justice des hommes, représentée par le shérif (la seule fois où un flic est positif) et une pseudo justice divine. D’autres fois chez Russ Meyer, des personnages essayeront de modérer les foules afin de ne pas céder à une vengeance aveugle, mais sans réussite. Les hommes sont victimes de leurs pulsions et sont facilement manipulables, que ce soit par leurs bites ou par des discours moraux. L’ambiance est parfois proche de Mississippi Burning (1989) d’Alan Parker. Russ se fait l’illustrateur d’une société très violente avec un réalisme qui force le respect. Une Amérique où vivent des pommés aveuglés par leur orgueil, et des femmes victimisées qui ne peuvent s’exprimer. Il ne s’agit même pas de se battre pour l’émancipation féminine, mais bien au-delà, du simple droit d’exister en tant qu’êtres humains. Mais tant que des maris hyperviolents, des pasteurs fanatiques moralisateurs et des habitants zombis feront preuve d’aveuglement au nom d’une mentalité rétrograde, la seule réponse que pourront apporter les femmes pour se défendre, sera cette même violence. Mais nous n’en sommes pas encore-là… Avant il y a Motorpsycho (1965) précédant la vague de film de bikers comme Easy Rider (1969).

Sans jugements, mais par simple démonstration d’un état de fait et d’un rapport de forces, Meyer se fait le peintre implacable d’une Amérique sauvage ou règne la loi du plus fort et des pulsions. D’une certaine manière, il montre qu’elle est présente sans justification, comme un phénomène naturel, un peu comme le fait Michael Haneke, bien que d’une manière moins graphique. Trois jeunes bikers déambulent sur leur pétarou et ignorent totalement la loi. Ils voient des femmes dont le seul crime est d’avoir des formes plus que généreuses et en déduisent qu’ils peuvent les violer et les tuer. C’est ce qui va arriver à la femme d’un vétérinaire pendant son absence. Celui-ci va alors se lancer dans une sorte de « rape and revenge » avant l’heure. Mais ce n’est pas une vengeance idéologique. Il y a eu un cinéma social américain dans les années 30, mais où les actions violentes à l’égard des coupables étaient justifiées. Il y avait en gros les bons et les méchants. Ces derniers étaient soit remis dans le droit chemin, soit écartés de la société dans une optique morale. Or ici, même si la vengeance est compréhensible, elle ne s’arme que de l’apparat de la moralité. Elle apparaît simplement comme la conséquence logique d’une société, où le seul discours pour se faire entendre est celui de la violence.

Meyer ne s’en prend pas qu’aux vices humains, il s’en prend aussi à la culture américaine. En effet, le « chef » du trio est un vétéran du Viêt Nam réformé pour raison médicale (en 1965, il fallait avoir des couilles pour montrer ça, bien avant les grands films sur le sujet) qui tombera dans la démence criminelle à la fin du film. Parmi ses acolytes il y a aussi un mouton, qui fait exactement ce qu’on lui dit, tiens, comme les herbivores de Mudhoney ! Quant au troisième, il ne comprend pas trop ce qu’il fait ici… Sur son trajet, le vétérinaire va rencontrer une femme dont le mari s’est fait tuer par notre trio bien-aimé. C’est la première femme forte chez Meyer et loin d’être la dernière. Elle aussi rêve d’une autre vie que celle que lui propose son vieux porc de conjoint. Mais surtout, elle ne se laissera pas faire. Un des moments-clés du film est celui où elle choisit de se faire violer par un des 3 malades, pour lui permettre de le tuer. Jouer avec les appétits sexuels de cet homme semble être la seule façon pour échapper à la mort. Une femme a donc enfin réussi à décider par elle-même ce qu’elle peut faire de son corps : tuer un homm… Même si les fins chez Russ sont souvent violentes, elles sont en général justifiées. Ce premier pas d’une femme vers son affirmation sexuelle, va aboutir à Faster Pussycat ! Kill ! Kill !.

 Faster Pussycat ! Kill ! Kill ! de Russ Meyer. Le personnage de Tura Satana
Faster Pussycat ! Kill ! Kill ! de Russ Meyer. Le personnage de Tura Satana.

Proche de Motor Psychos dans l’esprit, à un détail près ; cette fois le trio est un trio d’héroïnes. Ces femmes violentes, effrayantes, et indépendantes, d’une plastique à faire bander un cadavre, sont tout autant un fantasme masculin qu’elles n’en sont la terreur. Surtout la chef, Varla, incarnée par Tura Satana qui a tout d’une femme sauvage. Cette dernière prend plaisir à humilier les hommes et à les violenter. Le film entier est une ode à la violence féminine. D’ailleurs le personnage de Varla est taillé sur mesure pour Tura Satana. Dans la vraie vie, elle fut victime de racisme (elle est en partie d’origine japonaise) et violée à 9 ans par 5 hommes… Elle passera 15 ans à les traquer pour se venger, pratiquera les arts martiaux et deviendra chef de gang. Tout à fait le perso de Varla. Il n’est pas encore une fois question de moralité, c’est son expérience qui l’a rendue impitoyable. Elle est en un sens, la femme idéale qui possède le caractère et les capacités de faire ce qu’elle veut, passant du rang de victime à celui de prédatrice. C’est elle qui choisira de coucher avec les hommes, c’est elle qui choisira d’en tuer d’autres pour leur argent. Ce personnage clôt la tétralogie de Russ Meyer. On peut voir en Varla, l’évolution des personnages féminins de Meyer, ainsi que l’aboutissement de cette période.

Ces 4 films sans concession, décrivent une Amérique qui ne connait que la violence, la manipulation et le sexe. Ce dernier n’est jamais mis en scène pour le plaisir, contrairement à ses films antérieurs ou aux suivants, mais bien comme le résultat des rapports humains et comme principal moteur de l’action. Les hommes décrits y sont tour à tour des déchets humains et des hommes plus doux, qui soit ne voient pas l’oppression dont sont victimes les femmes, soit ne peuvent y faire grand-chose. Les femmes quant à elles, dans les 2 cas sont des victimes, il n’est donc pas étonnant de voir apparaître Varla, sorte de fureur féminine vengeresse à la sexualité affirmée (*Lady Snowblood). De films en aiguille, ce personnage aboutira à celui de Vixen, 3 ans plus tard. Ce n’est probablement pas pour rien si ce film vaudra nombre de procès et d’accusations violentes à son auteur…

IV/ Vixen : la femme affirmée



Après cette tétralogie mémorable dans sa carrière et dans l’histoire du cinéma, dont la plupart des films sont devenus des films cultes, Russ Meyer renoue avec des histoires plus comiques et second degrés mais en gardant toujours comme principe de dépeindre l’Amérique et ses travers. C’est ainsi qu’il réalisera Common Law Cabin en 1967. On retrouve des personnages archétypaux mais révélateurs. Un père dévoré entre l’amour paternel pour sa fille (toujours très bien pourvue de bouées gonflables) et un amour plus charnel, car elle ressemble à sa mère, doit livrer un combat permanent pour rester moral. Bien que traité avec humour, mais avec une justesse qu’il faut reconnaitre, c’est encore et toujours les fantasmes des humains qu’il met en scène. Sans rentrer dans la psychanalyse (Russ Meyer ne le fera jamais), il a le mérite d’attaquer de front. Mais le film s’en prend aussi au capitalisme à travers un autre personnage : un flic. Comme souvent chez Russ Meyer, les représentants de l’ordre, qu’ils soient pasteurs, flics ou encore avocats sont quasi tout le temps des pourris. Lui, pense qu’il peut tout acheter avec de l’argent, et quand il ne le peut pas, s’en empare avec violence. Il fait allusion à cette soif de domination inhérente à l’espèce humaine, qui faute d’être rassasiée, (l’argent n’est-il pas entre autre un instrument de pouvoir ?), n’accepte pas la défaite. Et qui va prendre ? Les femmes…

On passera plus vite sur Good Morning…and Goodbye! et Finders Keepers, Lovers weepers! réalisés respectivement en 1967 et 1968. Sortis de la même veine, on est toujours dans cet univers à la fois très sincère dans sa démarche de présenter les pensées qui obscurcissent nos cerveaux et font lever nos pénis. Le second, plus atypique, prend la forme d’un thriller dont l’intrigue (en grande partie en huis-clos) va révéler peu à peu les véritables enjeux du film : qui a baisé avec qui ;). Mais aussi, la détresse touchante d’une femme. Cependant, j’attire davantage votre attention sur le premier. Le personnage de la sorcière au charme animal, confère au film une dimension onirique et féérique tant elle peut relever autant de la chimère que du personnage réel. En tout cas, elle va grandement aider à régler le problème d’impuissance de l’homme principal. En plus d’avoir des dialogues savoureux (de vrais combats de punchline), il est à noter que l’impuissance masculine, véritable tabou, est ici traitée certes avec humour, mais avec une profondeur étonnante. Russ Meyer toujours lucide, n’hésite pas à s’attaquer à ce sujet, plutôt rarement traité avec sérieux dans le genre du film érotique. Il l’évoquera à nouveau dans d’autres films, comme Ultra Vixens (1979), qui l’abordera sous un jour plus comique : un homme n’arrive à bander que lorsqu’il peut pratiquer la sodomie sur une femme, ce qui pose bien évidemment problème à sa belle. Mais tout ira bien quand la sainte blonde de la radio le guérira à force d’arguments mammaires. Ou encore, dans l’hilarant Supervixen (du grand Russ Meyer). Puis vint Vixen, la goutte de sperme qui fera déborder et mousser les ligues de moralité, de décence et de tout ce que vous pourrez trouver.

Vixen vaut à Meyer ses plus gros ennuis avec Mudhoney et les films qu’il réalisera plus tard pour la Fox (Beyond the Valley of the Dolls et The Seven Minutes). Il va très loin pour un film érotique en s’attaquant à nombre de tabous. Le scénario est convenu. Le plus intéressant est ailleurs, dans son personnage principal et dans les thèmes abordés. Le cinéma érotique se veut non seulement le témoin des fantasmes de son temps, mais aussi de l’actualité. Vixen, le personnage principal joué par Erica Gavin marche sur les pas de Tura Satana dans Faster Pussycat ! Si son comportement est moins véhément envers les hommes, son comportement sexuel lui, est d’une liberté totale. Elle ne tient aucun compte de la morale et du comportement stéréotypé qu’une femme digne de ce nom devrait avoir. La seule chose qui la motive est la satisfaction de ses envies sexuelles : avec qui elle le décidera et quand. Ainsi, tout ou presque y passera : le lesbianisme (qu’il mettra souvent en avant dans ses films ultérieurs ainsi que l’homosexualité, l’inceste… jusqu’à évoquer THE tabou : les relations sexuelles interraciales, véritable bombe dans certains états américains. Vixen ne se prive pas non plus de montrer sa répugnance à l’égard des gens de la communauté noire. Les insultes racistes pleuvent des 2 côtés. Pourtant, son frère ose lui suggérer que l’un des fantasmes féminins serait de coucher avec un homme noir, (Niles) doté d’après la légende, d’un pénis qui ferait blêmir d’envie une femme avec un appétit aussi féroce. Bien évidemment, elle fulmine à cette idée. Mais la pique est lancée, la relation ne sera pas consommée, mais il est trop tard, le sujet a été abordé. Niles a fui les États-Unis car il ne veut pas aller se battre dans la guerre du Viêt Nam pour défendre un pays qui ne le respecte pas… Pour couronner le tout, nous rencontrons un Irlandais communiste convaincu, qui veut coûte que coûte se rendre à Cuba… En pleine Guerre Froide, placer ça dans un film érotique est d’une audace sans précédent.

Le racisme, l’anticommunisme, l’antipatriotisme, l’inceste, la liberté de la femme, les relations interraciales, le tout mis en scène avec brio, c’est trop, bien trop pour une Amérique face à ses démons. Meyer va alors connaître un déferlement de haine. Les procès des « Associations de décence » et des « Ligues de mor(t)alité » se multiplient. Des gens qui doivent s’ennuyer dans la vie, ne vont pas, mais alors pas apprécier du tout Vixen, ce qui est compréhensible, mais édifiant. En effet, la censure est le chevalier pourfendeur du mal qui perverti l’ordre établit par son despote. Elle n’est là que pour conforter une société dans l’image qu’elle se fait d’elle-même, en bonne gardienne protectrice de valeurs édifiées qui sont en décalage total avec leur époque. Rappelons que Russ Meyer n’émet pas de critiques. Il propose ce qu’il pense du peuple américain d’alors, à travers ses personnages par le biais de leurs envies, ce qui en fait des citoyens authentiques, car ils sont honnêtes avec eux-mêmes, paradoxes incarnés qu’ils sont.

Pour confirmer cela, il suffirait de dire ce que Meyer dit de lui-même : il est anticommuniste. Il ne le critique donc pas, il rend compte d’un état de fait. Mais même sans critique ou morale (Russ Meyer, vous plaisantez ?), personne n’aime qu’on lui balance à la gueule ses contradictions. Les propos particulièrement violents des agresseurs de Meyer vont lui donner parfaitement raison. On parle de pornographie, de dissolution des mœurs et de l’effondrement des valeurs de la famille américaine (un peu comme pour Serial Mother de John Waters 26 ans plus tard), rien que ça. Pour enfoncer définitivement le clou, il convient de citer un passage de la conclusion apportée par le juge Frank J. Battisti à l’issue du procès intenté par l’État de l’Ohio qui aboutira à l’interdiction du film en juillet 1970 :

« La société civilisée ne peut exister qu’en deçà d’un garde-fou de raisonnable inhibition. Quand cette raisonnable inhibition commence à disparaître, la désintégration de la société civilisée commence ; et ce film, une fois autorisé pour une circulation générale, destinée à ce qu’on appelle le public adulte, constituera une étape en ce sens. »(1)

Clairement le signal d’alarme d’une société en pleine mutation qui tente de juguler les changements radicaux auxquels elle est en proie. Mais le principal qui n’est formulé qu’à demi-mot, c’est la liberté totale de la femme dont Vixen se fait l’écho. À l’orée des années 70, l’émancipation des femmes et « le droit de disposer de son corps » se fait sentir. Vixen, même si elle n’est pas obligatoirement le seul modèle à suivre, reste un exemple iconique de ce que rêverait de pouvoir faire les femmes. Balancée à la face d’une société machiste, qui pense avec nostalgie à ses sex-symbols glamour des années 50, (fabriqués de toutes pièces par les producteurs comme Joan Crawford), Varla fait peur. Surtout que le film, pour un budget d’environ 60 000 $ en rapporte 7 millions. On peut donc supposer que beaucoup de femmes l’ont vu, qu’il a y une probable identification et une marche de plus gravie vers l’émancipation. Le film franchit d’ailleurs un cap cinématographiquement parlant. Les relations sexuelles sont réalistes tout en étant dissimulées ou simulées, mais jamais montrées totalement à l’écran. Nous ne sommes pas encore dans la pornographie (hardcore), mais dans le softcore.

V/ Des vertus du cinéma d’exploitation et de la verrue du cinéma formaté



Il peut être difficile d’accepter ou même d’imaginer, aujourd’hui en plein combat du féminisme, que les femmes puissent se reconnaitre dans un film érotique. Il ne faut pas oublier que nous sommes en 1968. Oser montrer une femme à la sexualité débridée sans tenir compte des désirs des hommes, mais n’écoutant que les siens et urinant sur les latrines de la moralité est marquant. Ce n’est pas faire de la femme un objet, même si c’est du cinéma érotique. Dans ce cas, les grandes sex-symbols des années 30-50 peuvent être logées à la même enseigne. Ava Gardner, Joan Crawford, Rita Hayworth, Marilyn Monroe… n’ont-elles pas été érotisées et immortalisées comme telles dans les films et les photographies ? Au point, pour certaines, d’avoir été obligées de suivre des opérations de chirurgie esthétiques pour devenir des machines à rêves… Juste pour faire bander les hommes et pour que les femmes s’identifient à elles ? Ah mais elles sont habillées et belles… Oui, ça s’appelle le politiquement correct.

On aura beau dire tout ce qu’on voudra, ce sont des créatures fabriquées de toutes pièces pour vendre une image de la femme idéale, c’est-à-dire celle qui devient ce qu’on lui dit et qui fait ce qu’elle veut qu’on fasse, j’y reviendrai un jour. Face à cela, oui, une Vixen est plus vulgaire, et obscène. Mais quelle est la vraie obscénité ? Vixen est honnête avec ses désirs et décide de ce qui est bien pour elle, quitte à être immorale. Elle le fait avec son libre-arbitre, elle fait peur aux hommes qui dans le même temps sont fascinés par sa sexualité féminine exacerbée. Il ne s’agit pas de dire que l’érotisme et la pornographie sont toujours au service de la femme et de son image, loin s’en faut. Ces genres ont même une visée largement plus fonctionnelle. Mais le cas de Russ Meyer, créateur du cinéma érotique moderne, (filmé intelligemment et qui se fait le miroir de son époque), a dépassé le caractère utilitaire de ces produits pour proposer de véritables films d’auteur. Ils sont riches des préoccupations de leur époque. Fussent-elles traitées dans un scénar délirant, elles n’en sont pas moins crédibles. Le metteur en scène ne fait pas de psychanalyse de bas étage, il n’en voit pas l’utilité. Il se fait plaisir et il ne s’en cache pas. Il aime les poitrines monstrueuses, les exposer à travers des situations toutes plus délirantes les unes que les autres, mais avec respect sans ternir l’image de la femme. Car ce sont ces poitrines les vraies héroïnes de ses films, quand elles ne sont pas les victimes complaisantes des hommes, elles en sont les dominatrices. Elles ne sont pas qu’un argument commercial, mais le témoignage d’un mal féminin qui est en train de changer, passant d’une femme prisonnière des tâches domestiques et d’un désir féminin interdit, à Tura Satana pourfendeuse d’hommes et à Erica Gavin, véritable personnification sexuelle de la femme des années 70.

Le cinéma indépendant a toujours été à l’avant-garde de l’innovation. En effet, comme les petites compagnies n’ont pas la capacité d’investir beaucoup, elles ne pouvaient se permettre de se ramasser ne serait-ce que le temps d’un film. Là où les « Majors » elles, peuvent amortir en sortant quelques films plus familiaux. C’est pourquoi, ces compagnies axaient plus leurs produits sur quelque chose d’immédiat, le cinéma d’exploitation des émotions premières : la peur, le sexe et la violence. Comme une partie du cinéma hongkongais. Ce n’est pas que la recherche du sordide, c’est aussi une question de survie. Il s’agit également de ce que veut une partie du public lassé de toujours voir la même chose. Bien plus que le cinéma policé ne l’a été, l’exploitation est un reflet plus vrai que nature de la société, car elle fait feu de tout bois : l’actualité, les envies… C’est l’une des fonctions de ce cinéma indépendant, œuvrant parfois dans l’underground, la série b ou l’expérimental. Paradoxalement, ce sont ceux qui, alors qu’ils risquaient le plus, on innovait le plus. Cela n’a pas toujours donné de grands films, même la plupart du temps non. Toutefois, certains réalisateurs se sont fait connaître grâce à cela en proposant un univers original et bien à eux, créant de véritables bulles d’oxygène dans une production formatée. Ils ont contribué en cela à multiplier les façons d’envisager le cinéma, son ressenti et son rapport au public. Parmi ces cinéastes, certains sont très connus : John Waters, Alejandro Jodorowsky, John Carpenter, Roger Corman qui a lancé Coppola ou Scorsese… Ce sont ces personnes qui ont fait vaciller le Code Hays, permettant de repousser les limites de ce qu’on pouvait voir au cinéma, imposant à l’écran des images folles comme n’en n’ont proposées que les années 60 et 70. Des ovnis parfois simplement hallucinant par la liberté de ton qu’ils osaient arborés. Les « Majors », elles bien sûr, ont bénéficié de ces acquis, avant de les ériger en consensus. Mais bien que le Code Hays ait disparu, les critiques demeurent, l’humain reste ce qu’il est… Quant au public, comme toujours il a sa part de responsabilité. C’est ce que démontre ce qui va suivre.

VI/ Prestige et mise à mort : la critique et le public, même combat



La Fox, grande compagnie sur la sellette à la suite de plusieurs gros échecs financiers sent que le vent tourne. Le public change, devient de plus en plus en jeune, la contre-culture s’anime, la liberté de ton explose… Si un gars comme Russ Meyer a fait 7,5 millions de dollars avec un budget de 70 000 $ que peut-il faire avec 1 million de dollars ? Il est marrant de noter qu’aujourd’hui Disney a racheté la Fox, alors qu’à l’époque la Fox voulait couvrir ses pertes en embauchant celui qui est considéré comme le père du cinéma érotique… Les époques… Russ Meyer n’est pas Walt Disney, même si à leur façon ils ont tous deux étaient des innovateurs. Bref, pour Russ Meyer être contacté par la Fox pour un contrat, c’est une immense reconnaissance de sa maitrise technique, non de son originalité et de son univers. Le responsable de la Fox ne connaissait pas l’œuvre de Meyer (ceci est important pour comprendre ce qui va suivre), c’est juste une question de gros sous, ce qui expliquera une certaine surprise pour le travail qu’il leur rendra…

Ce film, c’est Beyond the Valley of the Dolls en 1971. La Fox avait déjà produit Valley of the Dolls en 1967, adaptation du roman de Jacqueline Suzanne. Les deux films n’ont pas grand chose à voir. Le film de Russ n’est ni une suite ni le même, le propos est différent. Il le réalisera dans le temps imparti et n’utilisera pas tout le budget qui lui a été alloué, que demande le peuple ? Le film sort en juillet 1970 et pour un budget de 900 000 $ en rapporte 11 millions. Alors où est le problème ? Peut-être dans l’idée froissante, que les critiques et garants des manières de penser ne peuvent admettre, celle qu’un réalisateur de films érotiques puisse accéder à la « respectabilité » en faisant un film qui marche pour une « Major » ? Comme si être recruté par la Fox faisait de vous quelqu’un de plus respectable ? Comme si vous passiez du statut de personne indigne d’être fréquentée à une personne qui sent bon ? Absurde me direz-vous, et pourtant…

On va condamner le film, non parce qu’il est mauvais, ni même parce qu’il est dérangeant, mais juste à cause du fait qu’il est réalisé par Russ Meyer, dont le passé cinématographique déplait à une faune de sinistrés du cerveau, incapables de voir ses films pour ce qu’ils sont. Mais plutôt pour ce qu’on voudrait qu’ils soient ; des films violents et sales, des preuves d’une quelconque culpabilité inventée par les gardiens de la vrai foi, grâce auxquelles on veut coller une étiquette de déchet sur Russ Meyer sans chercher à se remettre en cause. On condamnerait une actrice du porno comme Ovidie parce qu’elle écrit des livres ? Mais bien sûr qu’on le fait, c’est grave… C’est d’une violence digne de l’être humain. Bien pire que de boycotter un film de Polanski, débat pour lequel il y a des arguments. Russ Meyer s’est juste contenté de faire des œuvres qui ont trouvé grâce aux yeux du public, des divertissements jugés décadents…On le condamne avant même qu’il ait commis quoi que ce soit… Une dystopie bien réelle. Mais cette réaction est bien le signe que Russ est dans le vrai, on ne réagit pas de manière si brutale sans raison. Je dis des conneries ? C’est pas de moi :

« Le Roi des films cochons accède à la respectabilité. »(2) Une attaque à vomir bien révélatrice d’une presse qui mériterait un cours de rééducation. On peut continuer :
« Faire opposition à la production par Richard Zanuck de Beyond the Valley of the Dolls et de Myra Breckinridge. Organiser tout ce qui est possible pour que M. Zanuck résilie son contrat de trois autres films avec russ Meyer. »(3)

De tout ceci, que faut-il retenir ? Une croisade morale qui dévoile une réalité putride. La définition d’une obscénité qui est le fruit de son époque. Mais aussi, que la censure est purement politique et donc vide de sens, et plus que tout, le fait que l’on juge un homme plutôt que son œuvre. Quand on dit qu’il faut séparer l’artiste de la personne, cela pourrait permettre d’éviter ce genre d’hérésie. Et on n’a pas même pas encore parlé du film… C’est une sorte de vision fantasmatique d’Hollywood et de sa faune. Un milliardaire, Ronny Barzel, est l’allégorie des producteurs, des faiseurs de spectacles. Il vit dans la drogue et l’illusion, et plus que tout, aime la vénération. Il aime à se prendre pour un seigneur d’un autre temps, une sorte de démon du mal accompagné de sa clique de monstres. Il se prend pour le Roi Arthur, s’est inventé un monde imaginaire, toxique, caricaturant la bulle dans laquelle s’est développé le pays d’Hollywood-Babylone. C’est lui qui fait les contrats, qui transforme les gens, quitte à les droguer pour obtenir ce qu’il veut. Une citation de lui est particulièrement parlante à propos d’un de ses serveurs : « Je l’ai promu serveur et il veut devenir avocat ». Parole qui n’est pas sans rappeler celle de Xercès dans 300 à l’encontre d’Éphialtès « Léonidas a exigé que tu relèves ? Moi, je demande simplement que tu t’agenouilles. » Les 2 personnages partagent d’ailleurs une cour peuplée de créatures libidineuses et grotesques. Le film prend l’allure à la fois d’une tragédie et d’une farce grandiose. C’est une parodie sous acide d’Hollywood et des films hollywoodiens. La photo y est magnifique, les décors et costumes originaux et riches, donnent à ce film des allures d’opéra baroque, avec des personnages sublimes qui se décomposent dans une course à l’obscénité pour finir dans un final digne des tragédies grecques. Il y a parfois du The Rocky Horror Picture Show (1975) ou de l’hystérie du Phantom of the Paradise (1974) de Brian de Palma.

Beyond the Valley of the dolls
Beyond the Valley of the dolls

Une critique hallucinée d’Hollywood que ce dernier ne lui pardonnera jamais. La Fox, représentant de cet empire du mal a donné les moyens à un réalisateur de faire un film qui l’a érigé en Grand Satan. L’action est comparable à celle de John Waters spécialisé dans le cinéma trash et underground. Avec des films comme Cry-Baby (1990) et Serial Mother (1994) pour le compte d’un plus gros producteur, celui-ci a policé son image qui est devenue propre seulement en apparence. L’attaque était en effet plus violente. Le propos était toujours aussi sale mais se paraît d’images du bon goût cher aux censeurs. La virulence recouverte de beaux atours n’en devenait que plus forte, car elle dénonçait en plus du reste, le politiquement correct. Il est possible que la démarche de Russ Meyer ait inspiré celle de John Waters, par ailleurs grand fan du maître. La presse ne s’y est pas trompée, car sous son excentricité et ses outrances visuelles et lyriques, la prétendue respectabilité que cherchait d’après eux Russ Meyer, il l’a obtenu. Il a montré que les gens « respectables » qui se complaisaient dans la respectabilité en haut de leur tour, se mentent à eux-mêmes en cela qu’ils ne sont respectables que dans leur tête et que leur âme pue. Russ Meyer, lui a toujours eu l’honnêteté d’être le visage de ce qu’il faisait, un homme qui vit, qui assume d’être un réalisateur de films érotiques et un « bosomaniaque ».

Comme la lame du bourreau pour achever le travail, Jacqueline Suzanne, l’auteure du roman qui a inspiré Valley of the Dolls en 1967, craignant que le film de Meyer ne ruine sa réputation, passe à l’attaque. Elle se met donc en quête d’argent (?!) et intente un procès à la Fox. Darryl Zanuck alors président de la Fox, lâche Russ Meyer qui se retrouve seul responsable. CQFD. Il a été recruté par une « Major », a réussi l’exploit de faire un film personnel, certes avec peu de scènes de sexe, mais avec son esprit parodique habituel, et a réalisé un des deux seuls films dont la Fox a honte.

Il est étonnant qu’un réalisateur si controversé qui a eu maille à partir avec la censure n’ait jamais eu l’idée de faire un film sur les méfaits de celle-ci. On pourrait croire que Russ Meyer est un type solide qui n’en a cure. C’est oublier un peu vite que c’est un être humain affecté par les censeurs et la haine que certains lui portent. Comme si un réalisateur de films cochons ne pouvait avoir d’âme, je suis sûr qu’il y a de ça. Or, son second film avec la Fox est de cet acabit : The Seven Minutes.

Rebelote, dès le début de la production, les « Ligues » s’insurgent, d’autant qu’elles sont la cible du film. Un juste retour des choses selon moi… Seulement les « Ligues » peuvent critiquer, mais critiquer les enfants sacrés, ça non. Le film doit raconter les démêlés d’un auteur avec la censure. Il a sorti un roman pornographique (donc un sujet que Meyer connait bien) qui lui vaudra un procès. L’éditeur est arrêté pour diffusion de matériel pornographique. Cette arrestation est organisée par un millionnaire qui fait de la politique en partenariat avec un juge plein d’ambition… Vous voyez le tableau ? Pour appuyer leur argumentation, ils prétendent qu’un homme a tenté de violer une femme à la suite de la lecture du livre, le rendant ainsi responsable… Les mécanismes sont les mêmes, il y a 50 ans que maintenant. Un tueur tue car il a joué aux jeux vidéo ou lu un manga, c’est risible. Pour reprendre ce que disait Russ Meyer :

« La plupart du temps, la censure organisée est tenue par des hommes qui font de l’argent avec, ou par des politiciens qui en tirent un bénéfice politique un jour ou l’autre. »(4). Il avait tout à fait raison.

Le film sorti en 1971, il n’a pas marché. Le seul échec de Russ Meyer, jamais distribué en France et difficilement trouvable aujourd’hui. Il a voulu montrer au public les dangers de la censure. Pour une fois dans un film, il a souhaité directement faire passer un message personnel, qui lui tenait à cœur. Celui d’un homme blessé par toutes les critiques et attaques incessantes, pour un peu il me rappellerait Charlie Chaplin. Cependant, les critiques comme le public ont boudé Russ Meyer. Pour une fois, il ne s’agit pas que des journaux, des « Ligues » et autres, mais aussi du public, tendant à me faire croire que le problème n’est ni les critiques, ni le public, mais le comportement humain. Celui d’un enfant, non pas un enfant innocent, mais un capricieux qui veut sa bouillie et pas autre chose.
Voyez plutôt ce que Russ Meyer en dira : 


« Une déception, une énorme déception. Peu importe que j’ai travaillé très dur, il semble que la seule chose que je puisse faire soit une sorte de comédie à demi « film de cul », satyrique et parodique. Tout c’est passé comme si ma réputation m’ayant précédée, mes fans se sont sentis abandonnés, je ne leur ai pas donné ce qu’ils voulaient. Je voulais mettre une gifle à Charles Keating, de la Ligue de décence, et c’était stupide. Je me disais : je le ferai, je le ferai ! et je ferai comprendre au spectateur moyen les problèmes de la liberté d’expression. Mais ça n’a pas marché. Qui donnerait ne serait-ce qu’une merde pour recevoir des conseils, pour être sermonné ? L’homme de la rue n’est pas concerné par la censure jusqu’à ce qu’on lui dise : « Désolé, vous ne voulez plus voir de films restricted ! » Aussi, j’ai commis-là une erreur, c’était une erreur et je vais faire attention à ça. »(5)

Il y a quelque chose de beau et de tragique dans cette phrase. Les spectateurs qui se foutent de la liberté d’expression, alors que s’ils ont pu obtenir ces beaux films qu’ils voulaient tant, ces poitrines angéliques et rassurantes, c’est bien parce que Russ Meyer s’est battu presque seul contre la censure… Prendre le public pour une entité intelligente… Par irrespect envers celui qui leur donnait leur drogue, ils ont boudé une œuvre plus profonde. Probablement que, cet échec et ce désaveu du public laissera des traces, car il ne fera plus que 3 films après cela. Alors que s’ils avaient été patients et respectueux, ils auraient été intelligents, au lieu d’agir comme des enfants pourris gâtés et n’auraient pas brisés trop vite la poule aux œufs d’or. Les fans et le public sont en un sens responsables du tarissement de leur source de plaisir. Russ Meyer était devenu une marque, qui n’avait plus que le droit de faire ce que le public aimait. Il a été rangé dans une case et ne pouvait plus en sortir. Comme ce que je mentionnais sur Disney dans mon article sur Michael Haneke.

Mais c’est oublié l’aspect humain derrière l’art. Russ Meyer n’était pas le Marvel ou le Disney d’aujourd’hui ou même certains studios hongkongais capables de sortir produits sur produits. Il faisait ses films quasiment tout seul. Le scénario, la caméra, la mise en scène, le montage… Je me demande parfois si le public dans son ensemble mérite d’être pris au sérieux, quand lui-même est irrespectueux. Russ Meyer appartient à Russ Meyer, non au public. Ou si tel est le cas, peut-être aurait-il fallu ne pas être aussi violent et totalitaire. La seule fois où il a voulu faire passer un message intelligent et personnel, le public n’a pas aimé, comme il le dit « qui donnerait ne serait-ce qu’une merde pour recevoir des conseils ? » Le public n’aime pas être pris pour un être intelligent bien qu’il le prétende à corps et à cris. Quand c’est le cas, il a l’impression d’être pris pour un con et c’est souvent ici qu’il aime à utiliser une expression qu’il affectionne pour dire qu’il n’a pas compris ou qu’il est déçu : « ce film est présomptueux ou bien cette personne qui l’a faite est présomptueuse ». Déprimant. Surtout Russ Meyer, présomptueux ? Bien le genre de la maison, tiens…

Et pour finir d’enfoncer le clou, voici ce que dit un fan lors de la première de Blacksnake en 1972, film qui se passe au XIXème siècle, moitié film d’horreur et moitié film d’exploitation au charme certain, à la belle photographie et à l’ambiance noire doté d’une charge violente contre le racisme : « Eh ! Russ ! où sont passées les nanas avec des gros nichons ? »(6)
Vous êtes dans une case, vous y restez. CQFD.

C’est ainsi que Russ Meyer ne fera plus que 3 films, retournant aux sources de son univers. Supervixen, Mega Vixens et Ultra Vixens, 1975, 1976 et 1979. Ils sont conformes à la marque déposée Russ Meyer ; le premier est sans doute le plus parodique et celui qui va le plus loin dans le délire Meyerien. Le second est un cran en dessous, mais se regarde avec beaucoup de plaisir. Quant au dernier, il présente moins d’intérêt comme une sorte de fin de carrière, mais est loin d’être mauvais.

Conclusion



Russ Meyer n’est pas un réalisateur qui divise, mais qu’on dénigre sous prétexte de faire des films vulgaires et nus devant lesquels ces détracteurs ont probablement pris du plaisir. C’est un homme qui n’a pas toujours été reconnu à sa juste valeur, dont le cinéma devrait être réévalué. Heureusement, certains l’ont défendu et il est reconnu par ses pairs. Mais pas aux yeux d’une critique gardienne d’un académisme nauséabond et d’un autre temps.
J’espère avoir démontré ce que le cinéma, et pas seulement érotique doit à Russ Meyer. Que l’on peut se prétendre cinéaste quel que soit le genre qu’on aborde. Qu’il a pu inspirer d’autres réalisateurs comme Quentin Tarantino, John Waters, inspiré les rapes and revenges, qu’il est un des premiers à avoir abordé la guerre du Viêt Nam, le racisme, l’émancipation des femmes, voire peut-être même inspiré un certain Stanley Kubrick dans Shining pour une scène mythique qui partage une certaine ressemblance avec une scène de Supervixen. J’espère avoir montré à quel point il est difficile et scabreux de faire du film de genre en indépendant, quand on risque à chaque fois de fermer boutique. Qu’il est difficile de rester dans du cinéma de divertissement intelligent et subversif, tant à cause des critiques que du public. J’espère avoir fait un peu connaître à mon échelle un réalisateur qui mériterait plus de respect. J’espère avoir montré que la qualité ne dépend pas du genre que l’on a créé, mais comment on l’aborde.

Russ Meyer a livré un univers attachant, drôle et inventif, redéfinissant tout au long des années 60 la représentation du nu au cinéma, qui à travers la projection de ses fantasmes a su livrer un témoignage intéressant de son temps, de ses mœurs et de ses caractéristiques si américaines. Il est dangereux de coller une étiquette sans se remettre en cause. Il mériterait d’être davantage reconnu. Il mériterait d’être dans un livre comme 50 ans de cinéma américain (paru en 1961, mais revu et mis à jour en 1991), mais il n’y est pas, pourquoi ? Pour la même raison que Peter Watkins n’est même pas mentionné dans l’Encyclopédie du cinéma européen (1995) ? Ils sont gênants chacun à leur façon. Il faut que les mentalités évoluent et que chacun se fasse son propre avis sans influence extérieure. Mais une question demeure :

Russ Meyer, féministe ou pas ?

 Russ Meyer en 1996 (photo de Roger Ebert)
Russ Meyer en 1996 (photo de Roger Ebert)



(1) Jean-Pierre JACKSON, Russ Meyer ou 30 ans de cinéma érotique à Hollywood, éditions PAC, 1982, p 52
(2) Ibid., p59, Washington Post du 5 novemre 1969.
(3) Ibid., p 59, Clifton E. MOORE, directeur de la Commission Radio-Télé-Film du Conseil des Eglises de la Californie du Sud, note circulaire adressée à toutes les radios, les télévisions et à la presse en dix articles, article 5
(4) Ibid., p 64
(5) Ibid., p64-65
(6) Ibid., p69

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