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Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary

Le personnage de Calamity Jane est autant historique que légendaire. Choisir de faire un film sur elle est donc une entreprise difficile. Il faut en effet démêler la vérité du faux, puis faire des choix scénaristiques. Si Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary,sorti en DVD, Blu-Ray et VOD depuis le 7 avril chez Universal Pictures Francequi a remporté le Cristal du long métrage en 2020 au Festival international du film d’animation d’Annecy, n’est pas le premier film à traiter du personnage éponyme, ni même le premier dans le domaine du cinéma d’animation, il est en revanche le premier à traiter de sa jeunesse. Rémi Chayé, son réalisateur, avait déjà réalisé un premier long métrage d’animation intitulé Tout en haut du monde en 2015, qui remporta le prix du public pour un long métrage encore à Annecy. Son héroïne était déjà une adolescente rebelle dans un monde d’hommes. Le choix de Calamity Jane est donc, dans une certaine mesure, une évolution naturelle, surtout au vu du contexte de prise de conscience de la situation féminine actuelle. Toutefois, traiter d’un personnage aussi particulier que Calamity Jane ne va pas sans certaines contraintes.

Calamity Jane est déjà apparue dans un certain nombre de films, bien qu’il n’y en ait étonnamment pas tant que cela. L’un des plus connus est Une aventure de Buffalo Bill de Cecil B. DeMille avec Jean Arthur et Gary Cooper sorti en 1936. Cela ne surprendra pas le spectateur d’apprendre que Calamity Jane n’est là que pour son histoire d’amour présumée avec l’une des figures emblématiques de l’Ouest américain, Wild Bill Hickok. C’est le problème des films hollywoodiens traitant du personnage de Jane, ils sont principalement intéressés par le côté glamour et théâtral du personnage, qui apparaît souvent comme stéréotypé et semble finalement assez peu creusé. Il fut néanmoins interprété par des actrices réputées comme Doris Day dans la comédie musicale La Blonde du Far-West en 1953, ou encore par Yvonne de Carlo dans l’insipide mélodrame La fille des prairies de 1949. On la voit même sous les traits d’une poule (une vraie) plutôt caractérielle dans le méconnu film d’animation The man from the button willow de 1965. Il faut en fait attendre 1984 avec le téléfilm sobrement intitulé Calamity Jane pour enfin avoir droit à un personnage qui continue toujours à mélanger légende et réalité, mais qui a le mérite d’approfondir la psychologie de Calamity, en la montrant de façon humaine et non plus stéréotypée. Tout comme la mini-série Buffalo Girls qui, onze ans plus tard, reprendra une partie des idées du précédent. La célébrité de Calamity Jane la verra aussi passer sous les projecteurs du cinéma pornographique…

Comme je l’ai précisé au début, Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary n’est pas le premier dessin animé à traiter du personnage. Effectivement, en 1997, la série animée La Légende de Calamity Jane vit le jour. Sympathique, cette série n’en adoptait pas moins encore une fois une vision assez caricaturale de l’héroïne du Far-West. De même, la série animée américaine The Rocky and Bullwinkle Show avait consacré un épisode à Calamity Jane entre 1959 et 1963. Un film d’animation d’ampleur plus sérieux et respectueux de son sujet restait donc à faire. Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary est-il plutôt une œuvre caricaturale ou au contraire se situe-t-il dans une veine plus sérieuse ?

Le problème de Calamity Jane est qu’une grande partie des informations dont nous disposons est incertaine, la légende ayant pris le pas sur la réalité. Il est difficile d’y voir clair comme le dit Rémi Chayé dans son interview pour le premier numéro d’Animascope : « La vie de Calamity Jane est un vrai tissu de mensonges que nous avons dû explorer. » Déjà victime de son vivant d’une légende qui la dépassait, Calamity Jane, de son vrai nom Martha Jane Cannary, ne se priva pas pour l’embellir dans son autobiographie Life and Adventures of Calamity Jane sortie en 1896. Or, qui dit personnage historique dit logiquement méthode historique. Mais qu’en est-il d’un personnage qui véhicule sa propre légende, à tel point que parler de Calamity Jane ne peut aller sans évoquer autant le personnage réel que la légende ? Dans un tel cas, il s’avère que finalement évoquer les deux dans une fiction s’avère le choix le plus judicieux.

C’est donc ce parti que vont prendre Rémi Chayé et son équipe. Ils vont jouer sur la réalité et la légende, tout en gardant une cohérence d’ensemble. Leur film se situe à un moment précis de la vie de Jane. En 1864, sa famille, composée de son père, de sa mère et de leurs trois enfants (dont elle) prit la route de l’Oregon – célèbre route qu’empruntaient les pionniers pour aller dans l’Ouest. Le chemin pouvait durer quatre à cinq mois, en plus d’être dangereux, ce que montre très bien le film.

©Maybe Movies/Norlum/Gebeka Films
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Cet évènement est effectivement attesté dans la vie de Calamity Jane. Ce qui l’est moins, c’est son âge. Il est probable qu’elle soit née en 1856 plutôt qu’en 1852 ou 1850, selon d’autres sources. Or, dans Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary, elle apparaît plus en adolescente qu’en enfant. Autre ambiguïté, le cas de la mère de Jane. Ici, elle est présentée comme morte. Pourtant, si elle est effectivement morte quand Martha Jane était encore jeune, elle ne décédera qu’en 1866. À première vue, il s’agit d’erreurs, mais en réalité, ce sont des choix scénaristiques pertinents. Rémi Chayé n’a jamais prétendu faire un documentaire, plutôt une fiction en prenant des libertés assumées en cohérence avec le personnage. Afin d’y arriver, il a pioché çà et là dans son adolescence et sa vie d’adulte. Le but du film est d’ailleurs d’apporter un éclairage sur son enfance : une tentative d’illustrer de manière crédible, dans un film d’animation attachant, le destin d’un personnage hors du commun. Comme le rapporte l’interview de Rémi Chayé déjà citée plus haut, l’objectif était « d’imaginer comment ce personnage exceptionnel a pu se construire ». Pour cela, il fallait donc une héroïne à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte.

De surcroît, le film va traiter d’évènements qui arriveront plus tard à Jane. Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary se présente comme une synthèse de certains aspects importants de sa vie concentrés sur le long trajet de la piste de l’Oregon. S’il y a bien une facette de la vie de Calamity Jane que tous les films mettent en avant, c’est bien entendu son comportement hors norme et choquant pour l’époque. Le fait qu’elle s’habillait en homme, qu’elle chevauchait ou encore qu’elle savait utiliser le lasso et le fouet sont une part importante de sa légende. Or, si la mère disparaît et que le père est victime d’un accident, n’est-ce pas l’occasion rêvée pour l’équipe du film de montrer comment la jeune Martha s’est retrouvée à devoir aider son père et donc prendre part au travail des hommes ? C’est en effet une façon intelligente de l’amener. Même s’il n’est pas attesté que le père fut victime d’un accident, cela est plutôt crédible, dans un voyage long et dangereux où les risques étaient réels. En définitive, l’équipe fait un certain nombre de choix certes peu justes historiquement parlant, mais qui dans l’esprit sont justifiables et cohérents. Du coup, c’est l’occasion pour Calamity de faire ses débuts dans le monde des hommes, ce qui ne va pas aller sans complications.

Le Far-West répondait à une organisation précise, ce qui valait également pour les convois. Les hommes avaient leurs tâches et les femmes les leurs. On peut donc y voir une sorte de Far-West en miniature. L’organisation sociale est d’ailleurs bien représentée par les vêtements codifiés des hommes et des femmes.

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Logiquement, une femme qui s’habillait en homme, fût-elle enfant ou adolescente, passait mal. C’est pourtant ce que fera Martha Jane, estimant à raison qu’un pantalon est plus utile pour monter un cheval qu’une jupe.

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Elle va apprendre le lasso, à conduire des bœufs et monter à cheval sous l’œil méfiant des hommes et des femmes. La vie des hommes, bien qu’elle ne soit ni facile ni légère s’avère plus intéressante que celle des femmes. En effet, elles étaient cantonnées à la cuisine, à la lessive, aux enfants… et elles l’acceptaient car c’était leur éducation. Le but d’une femme était de se marier et de faire des bébés. Une femme célibataire qui choisirait un autre destin aurait des chances de devenir la risée des autres, et cela commence très tôt. « Les filles c’est en jupe » crient les filles à Calamity. À défaut d’être une parole vraiment réfléchie, elle est représentative d’un état d’esprit éducatif. L’occasion ici de mettre en avant l’une des grandes qualités du film.

Le problème d’un personnage historique est qu’il y a deux contextes à prendre en compte. Celui de l’héroïne avec ses spécificités propres et celui de la personne qui traite du sujet. Or, face à un personnage considéré comme une icône féminine – paradoxalement grâce à son comportement d’homme –, traité à une époque où les sensibilités sur la cause des femmes sont exacerbées, les dangers sont multiples. Il peut être tentant de faire un parallèle et de lui placer dans la bouche des paroles qui ne seraient pas les siennes. En effet, soyons honnêtes, il est impossible de ne pas faire un pont entre les deux époques par le biais de Calamity Jane qui symbolise d’une certaine façon les problèmes actuels. Cependant, si le personnage est bel et bien présenté comme un modèle pouvant inspirer les petites filles, il est grandement nuancé et ne tombe pas dans le piège facile de l’instrumentalisation. C’est la capacité de Jane à ne pas se limiter qui est mise en avant dans Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary, celle de faire des choix et à ne pas suivre un chemin établi. Il n’est pas question de modèle féministe. Rémi Chayé le précise bien dans les bonus du DVD, Calamity « n’est pas contestataire de son statut de jeune fille à priori », appuyé par le scénariste Fabrice de Costil : « Elle n’était pas du tout particulièrement militante féministe, ni même consciente de ça. » C’était en effet le danger de ce film, mettre dans la bouche d’un personnage des problèmes qui ne sont pas de son époque. Bien que la tentation puisse être grande, car les liens existent malgré tout, ce piège a été évité. Il faut bien comprendre que Martha Jane n’a pas fait ses choix en se disant « Je vais braver le monde des hommes pour la cause des femmes », je pense même sincèrement qu’elle n’en avait cure. Si elle est devenue cet être hors norme, c’est avant tout par le contexte et son éducation. Entre un père joueur et pauvre et une mère « gueularde » qui buvait et multipliait les relations sexuelles, l’éducation de Jane n’a pas pu être celle d’une jeune fille classique, elle était d’ailleurs analphabète. Ensuite, le fait d’être sur la route très jeune, de voir sa mère mourir et son père disparaître de sa vie en 1867, le tout dans une époque et un lieu encore sauvage – bien que de moins en moins – comme le Far-West, ne pouvait pas agir différemment sur son caractère.

En tous cas, c’est signe de lucidité de la part de l’équipe du film et c’est tout à leur honneur. En ces temps, où l’on transforme des icônes de cinéma masculines en féminines, jusqu’à utiliser des personnages historiques de façon très discutable au profit d’une cause féministe, cette présence d’esprit est très appréciable. Au-delà du personnage, c’est finalement son parcours qui va en faire une femme forte, au vrai sens du terme. Par ses choix, sa confrontation avec le monde des adultes, elle va devenir une femme réellement forte et hors norme. C’était déjà le cas dans le premier film d’animation de Rémi Chayé : Tout en haut du monde, dans lequel une jeune fille de la haute noblesse russe à la fin du XIXe siècle – un peu princesse sur les bords – décide contre l’avis de son père d’aller partir à la recherche de son grand-père dans les glaces du Pôle Nord. Elle fera son apprentissage dans un monde d’hommes et de marins et réussira à s’imposer par ses compétences. Rémi Chayé est particulièrement sensible à ce sujet car, dès son premier long métrage, il avait monté un studio où il souhaitait un effectif égal d’hommes et de femmes à compétences équivalentes. Pour Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary, il a été plus loin en voulant des femmes à des postes importants. L’organisation même des bonus du DVD va dans ce sens, en particulier un long documentaire d’une quarantaine de minutes intitulé  5 femmes pour Calamity, dans lequel n’interviennent que des femmes. Le titre a d’ailleurs un petit côté western.

En outre, Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary est effectivement un western. Genre en général plutôt viril à quelques rares exceptions près comme le film Johnny Guitare de Nicholas Ray sorti en 1954. Il s’agit d’un véritable western féministe avec une héroïne forte et en pantalon, qui est plus proche de Calamity Jane que les quelques films produits par Hollywood sur le personnage à cette époque. Ce qui fait la force du personnage principal de Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary, c’est que non seulement il a existé, lui conférant, rien qu’en cela, plus d’aura qu’à un personnage fictif, mais c’est surtout qu’il est épais et crédible. Il ne semble jamais gratuit. Chaque décision qu’elle prend est naturellement et logiquement amenée. En effet, toute la première partie, elle sera confrontée aux hommes de son convoi qui lui mettront des bâtons dans les roues, jusqu’à son père car cela est contraire aux usages. Au final, cela renforcera ses choix. Ce sont bien ses décisions, un contexte hostile et un environnement difficile qui vont affirmer son statut de personnage fort et hors norme.

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Cette catégorie de personnages féminins forts est d’ailleurs assez présente dans le cinéma d’aujourd’hui. Par exemple, les personnages féminins en butte avec leur père sont assez courants dans les films d’animation actuels. C’était le cas de Sacha dans le premier film de Rémi Chayé, c’est encore le cas dans Moana de Disney en 2016, ou bien plus récemment dans l’envoûtant Le Peuple Loup de Tomm Moore avec lequel Rémi Chayé avait d’ailleurs travaillé sur Brendan et le secret de Kells. Seulement, c’est souvent dépeint de façon assez manichéenne, à tel point qu’on dirait parfois un cahier des charges à remplir. La mode est au film avec une héroïne forte. C’est ainsi que des personnages féminins soi-disant forts apparaissent de plus en plus, notamment sous la houlette de Disney. Souvenons-nous du douloureux Mulan de 2020 avec son discours très orienté et ses symboles maladroits. Et puis, Moana, comme personnage fort, c’est discutable… Elle finira par sauver le monde avec un demi-dieu. On pensera également à La Reine des neiges 2, dans lequel le personnage masculin du film est sciemment mis de côté pour faire la part belle à Elsa et Anna, au point d’en devenir quasiment inutile. Plus encore, c’est à se demander si Anna n’est pas en couple avec Olaf – le bonhomme de neige –, vain décalque d’un homme. Pour finir par Raya dans Raya et le dernier dragon, qui sait se battre et qui va encore sauver le monde. Certes, elle est désabusée, mais au final, elle fait comme les autres. Tous ces personnages sont peu nuancés, des héroïnes aussi iconiques et vides que les bogatyrs russes, répondant à l’appel du besoin de modèles pour donner du poids à la cause féministe. C’est exactement le même genre de raisons qui avait présidé à la naissance de certains super-héros.

Nous sommes passés de princesses Disney passives à des princesses hyperactives, dans un cas comme dans l’autre, elles sont tellement mises en avant que cela en devient peu naturel. D’une certaine manière, on stigmatise les personnages et les films se retournent contre eux-mêmes. Ces derniers sont faits pour montrer, vendre des placements de produits, celui de la femme forte, en gros celle qui sauve le monde en détruisant tout sur son passage. Cela part peut-être d’une bonne intention, même certainement, mais remplacer un personnage masculin par un personnage féminin, ne me semble pas vraiment un progrès, il manque quelque chose. On ne devrait pas chercher à remplacer, mais à créer. Je trouve qu’on essaye d’imposer un modèle maladroit sans la réflexion qui va avec. Si c’est ça, les girls with guns hongkongais sont remplis de femmes autrement plus fortes. Quand on doit mettre autant l’accent sur un personnage, – une mise en scène forcée pourrait-on dire – c’est qu’il y a un message ou une volonté clairement affichés. Par exemple, présenter comme une avancée le fait que La Reine des neiges (2013) soit le premier film de Disney réalisé par une femme, alors que des femmes le faisaient déjà dans le cinéma d’animation soviétique des années 1920, rend cela bien relatif. D’accord, c’est une forme d’amélioration, mais pourquoi le mettre à ce point en avant ? Si c’est bien, nul besoin d’insister, le résultat sera au rendez-vous. Le vrai progrès est celui qui se suffit à lui-même, pas celui qu’on va mettre sous le feu des projecteurs façon Citizen Kane de Orson Welles. Au point qu’on justifie par des chansons les comportements des personnages ou qu’on leur fasse dire des phrases très orientées comme Raya dans Raya et le dernier dragon :«Rappelle-moi de jamais faire un enfant. »Tout cela est au final assez simpliste et perturbant. Tiens, d’ailleurs, à titre d’anecdote, selon certaines sources, le souhait de Calamity Jane aurait été simplement d’avoir une famille, peut-être regrettait-elle cette vie sur les chemins ? Il n’y a jamais cette impression de simplisme dans Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary, le personnage n’est pas politisé, ni instrumentalisé, ni interchangeable. Il est juste naturel et cohérent. En un mot, réaliste.

Ce réalisme et cette cohérence sont renforcés, comme je l’ai dit, par un contexte d’hommes traditionnels qui, par leur incompréhension, vont encourager la jeune Martha à ne pas rendre la liberté durement acquise. L’héroïne est attachante, enjouée, emporte l’adhésion, mais ne cède jamais à la facilité. Le souci du détail des environnements aide beaucoup à nous immerger et accentue la cohésion de l’ensemble. Le film a beau être divertissant, contenir une certaine dose d’humour et d’action, il ne sacrifie jamais à la rigueur de la vie dans l’Ouest. Ainsi, un veau qui s’était échappé du convoi est retrouvé éventré par un ours. Les dangers naturels sont au rendez-vous, le puma et le serpent à sonnette peuplent un grand Ouest certes magnifique, mais dans lequel la vie est un combat de tous les instants. L’environnement n’est pas en reste, autant majestueux et fascinant qu’il est mortel.

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Ce dernier est d’ailleurs merveilleusement mis en valeur par la direction artistique du film. Déjà, dans Tout en haut du monde, Rémi Chayé s’était fait connaître pour un style très coloré. Il utilisait la technique de l’aplat de couleur, conférant à son film un style rappelant les affiches américaines des années 1940 aux couleurs très saturées. Les personnages et décors sont sans contours et sans traits, ce qui permet de bien les intégrer aux environnements. Si le premier film était déjà joli, le second est plus abouti. Les paysages plus variés de l’Ouest américain sont plus exigeants que ne l’étaient les grandes uniformités comme la banquise et la mer. La palette de couleurs est tout bonnement extraordinaire. Les chariots demandaient jusqu’à 60 couleurs, un travail faramineux pour un résultat esthétique qui doit être impressionnant sur grand écran. Ce sujet est abordé dans les bonus du DVD. Les environnements rendent l’impression d’immensité et de liberté que devaient éprouver les pionniers devant cette nature souveraine. Les paysages diurnes offrent une sensationnelle lumière presque surnaturelle, tandis que les scènes de nocturnes offrent de magnifiques camaïeux de gris et de bleu nuit.

©Maybe Movies/Norlum/Gebeka Films
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Devant ce spectacle imposant, un autre aspect de la personnalité de Jane se dessine, tout simplement son amour des grands espaces. Elle avait certainement un goût pour cette vie sauvage, pourtant subie dès l’enfance, qui lui manquait dès lors qu’elle s’essayait à une vie sédentaire. Ces immensités de l’Ouest américain l’ont aussi manifestement inspirée pour les histoires qu’elle racontait, caractéristique de Jane bien rendue dans le film.

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À travers les aventures de Martha Jane, c’est tout le Far-West qui se déroule sous nos yeux, ajoutant du crédit à cet opéra sauvage. J’ai déjà évoqué les dangers de la vie au grand air, mais il y a aussi les personnages emblématiques de l’Ouest. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux qui fera le lien entre les deux parties du film. Je vous présente Sansom, lieutenant de l’armée américaine.

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Ce personnage très sympathique deviendra ami avec la jeune Calamity, se reconnaissant en elle. Il l’appuiera dans sa volonté d’émancipation, ce que n’appréciera pas le gamin du chef de convoi. Seulement l’armée, c’est l’autorité, donc il ne peut que se taire. Mais Sansom finira par disparaître une nuit. C’est alors que Martha sera réveillée car soupçonnée, elle et son père, d’avoir volé des objets précieux des autres membres du convoi. Une coïncidence étrange, un homme disparaît et des objets volés… Il n’en faut pas plus pour Calamity. Partir à l’aventure et restaurer l’honneur de sa famille devient alors sa raison de vivre. C’est comme cela que s’amorce la partie la plus prenante et la plus drôle du film qui la verra se lancer à la poursuite du voleur supposé.

Dans cette partie, elle devra se débrouiller par elle-même. Heureusement elle fera la connaissance d’un jeune Noir, Joshua – probablement ancien esclave –, qui lui apprendra à chasser, faire du feu, voler… Elle rencontrera des Indiens trappeurs, un colonel et un shérif qu’elle tournera en dérision, ainsi qu’une autre femme forte. Encore une fois, Rémi Chayé fait ici le choix de mélanger sa vie d’adulte et d’adolescente. En effet, elle ne sera vraiment libre qu’en 1867 après la mort de son père, bien qu’elle passe de famille d’accueil en famille d’accueil. Or, nous sommes en 1864 et Calamity se travestit en homme pour intégrer un camp militaire, ce qu’elle ne fera que plus tard. Mélanger ces deux moments de sa vie s’avère judicieux, car c’est cohérent, et en prime, cela a aussi le mérite de faire des clins d’œil à sa vie future. Calamity a non seulement été célèbre pour son comportement d’homme, mais aussi pour ses travestissements. Elle tenta par deux fois d’intégrer l’armée. En 1874, une expédition fut menée par le célèbre Custer dans les Black Hills afin de confirmer la présence d’or. Celle-ci s’avérant peu fructueuse, une seconde expédition fut mise sur pied avec à sa tête le géologue Walter Jenney. Calamity, qui intégrera le convoi en se travestissant en homme, se fera assez vite remarquer et sera renvoyée, remettant sérieusement en doute sa carrière d’éclaireuse. Elle a certainement dû l’être quelques fois, mais pas autant que la légende le prétend. Puis, une troisième expédition fut lancée et menée par le général Crook, célèbre pour ses succès dans les guerres indiennes. Martha se fera de nouveau débarquée assez vite. Ces évènements conduiront à la tristement célèbre Bataille de Little Bighorn les 25 et 26 juin 1876 au cours de laquelle Custer perdit la vie face à une coalition de Cheyennes et de Sioux rassemblée à l’initiative de Sitting Bull. Bataille à laquelle Calamity n’a en réalité jamais participé. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’audace du personnage.

En effet, même si elle n’a pas été la première à se déguiser en homme, elle est la plus célèbre femme à l’avoir fait. D’autres avant elle se sont travesties afin de pouvoir se battre aux côtés des hommes pendant la Guerre de Sécession. Mais s’y risquer par deux fois afin d’intégrer l’armée est le signe d’une audace rarement atteinte. Ce qu’elle fera également dans Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary. Si ce n’est pas cette fois pour intégrer l’armée, c’est néanmoins pour infiltrer un camp militaire afin de retrouver l’homme qui a volé son convoi. Donc, l’utilisation de faits ultérieurs de la vie de Jane employés ici est faite avec cohérence. Bien qu’ils ne soient pas à la bonne époque, ils sont pourtant mis en scène dans le même esprit. Un autre fait connu de la vie de Calamity Jane – outre la sempiternelle romance supposée avec Wild Bill Hickok que, heureusement, on ne voit pas ici – est sa présence lors de la fondation de la célèbre ville Deadwood en 1876. L’Ouest américain voyait régulièrement la création de villes-champignons sous l’effet de l’arrivée de colons poussés par la ruée vers l’or, et Deadwood est l’une des plus célèbres d’entre elles. Dans le film de Rémi Chayé, la jeune Calamity rejoint une de ces villes en construction en quête d’informations, Hotspring. Ce genre de détails contribue à donner au background une véracité historique, ce qui est indispensable à l’établissement de la crédibilité du personnage, même pour une fiction qui, rappelons-le, se base néanmoins sur des faits réels. De l’or, il en est également question dans le film justement.

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La petite escapade de Calamity Jane dure quatre mois, pendant lesquels elle sera sur la route, à manger, dormir dehors et à faire des petits boulots pour se payer à manger. Ce que je viens d’évoquer est le quotidien que connaîtra Jane toute sa vie, de son adolescence jusqu’à sa mort. Rémi Chayé a probablement bien étudié le personnage car, bien que ce soit une fiction, nombre d’éléments narratifs et de détails historiques, fussent-ils sans date, sont conformes à sa vie, même si c’est dans les grandes largeurs. Parmi ces petits boulots, elle est amenée dans le film à travailler comme chercheuse d’or pour une femme forte elle aussi. Celle-ci a fait des études de géologie et a décidé de creuser une mine, afin de chercher de l’or. Il est probable qu’elle soit une allusion au géologue Walter Jenney, mais en version féminine, ce qui est une bonne idée. De plus, même s’il n’est pas avéré que Calamity ait été prospectrice, cela tombe malgré tout sous le sens, puisque cela fait écho à sa vie à Deadwood. Derechef, la présence d’une femme forte, qui prend la jeune Martha sous son aile, renvoie à sa propre vie d’adulte future et renforce le tissu social du film. Tous ces emprunts à la vie ultérieure de Jane s’avèrent réellement pertinents et inscrivent Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary dans la lignée des très bons westerns.

Si, dans l’interview citée plus haut, le journaliste évoque La piste des géants de Raoul Walsh et Le convoi des braves de John Ford comme évocations possibles dans le film, il en est un autre nettement plus présent. Au point que l’élément central de ce film est utilisé ici, et ce, encore une fois de façon parfaitement pertinente. Je veux parler du film La chaîne de Stanley Kramer avec Sydney Poitiers sorti en 1958. Dans celui-ci, deux prisonniers en fuite, l’un blanc et l’autre noir, enchaînés ensemble, vont devoir survivre avec ce handicap et faire avec leurs à priori. Dans le film qui nous intéresse ici, Calamity va se retrouver attachée, elle aussi, à un jeune homme noir mentionné plus haut. Rappelons d’ailleurs que beaucoup de Noirs furent en réalité parmi les premiers pionniers après la Guerre de Sécession. L’occasion pour Calamity d’apprendre à ses côtés à survivre dans la forêt et d’affronter la différence d’une autre façon, elle qui est déjà en de nombreux points la différence incarnée. C’est avec lui qu’elle arrivera en ville et tournera en ridicule un colonel d’armée et un shérif – ce qui déplairait très certainement à John Wayne.

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Au final, le grand Ouest américain est montré de façon vraiment crédible, entre les paysages à couper le souffle – sublimés par la très belle musique de Florencia Di Concilio –, les dangers, les habitants emblématiques tels que les Indiens, les pionniers, le shérif, l’armée… Les grands thèmes sont également au rendez-vous : les convois, la ruée vers l’or, l’aventure, la conquête de l’Ouest encore fièrement enracinée dans l’imaginaire collectif des Américains. Jusqu’à l’architecture des bâtiments comme le saloon de Hotspring, beaucoup plus proche de la réalité que ceux des grands westerns.

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On est presque surpris de ne pas voir un train ou une quelconque histoire de rails, autre élément incontournable de l’Ouest, qui est au centre du film Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Par contre, toujours à Hotspring, avec un peu d’imagination, peut-être que l’homme noir qui creuse un trou et à qui Calamity pose une question, renvoie à un personnage folklorique américain, le « pousseur d’acier » John Henry que l’on peut apercevoir dans le film de Disney Tall Tale sorti en 1995. Même si ce n’est pas le cas, la supposition enrichit encore plus Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary car, après tout, l’appréciation d’un film est aussi affaire d’imagination et d’évocation.

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Un petit mot sur les bonus, bien que je les aie déjà évoqués. Ils sont riches, mis bout à bout, il s’étendent sur une heure. Le documentaire cité plus haut, composé des commentaires de la productrice, de la coscénariste, de la première assistante réalisatrice, de la superviseuse de la 3D ainsi que de la compositrice sur la réalisation du film. Auquel il faut rajouter des interviews de Rémi Chayé, une vidéo sur les couleurs du film, l’enregistrement des voix, la chanson en karaoké du générique de fin, un work in progress et enfin la version longue d’une scène, il y a de quoi faire pour qui aime pousser. Une chose que je regrette toutefois de ne pas trouver dans les bonus, c’est une courte présentation de la vie de Calamity Jane.

Bien que le film soit pour enfants et adultes, il n’édulcore jamais la violence des territoires sauvages ni la dureté de la vie. En revanche, certains aspects de la vie de Calamity Jane sont volontairement passés sous silence. Même si c’est un choix assumé et parfaitement compréhensible, puisque le film mise plutôt sur le caractère de Calamity Jane et fait la part belle à l’aventure, je regrette qu’on ne montre pas, ou ne sous-entende pas, ce qui accompagne en général ce genre de vie marginale. On ne devient pas comme cela seulement à force de volonté. Ce type de personnages et de vie traînent dans leurs sillages des éléments beaucoup plus noirs. Autant, je comprends qu’ils n’aient pas leur place dans le film, qui n’est pas vraiment adapté à un ton plus adulte, autant, je pense que les aspects ignorés de sa vie auraient pu être glissés dans les bonus. Si, en effet, le but du film est entre autres de présenter la vie d’une icône de l’Ouest, il aurait été logique de donner aux enfants toutes les clefs afin de mieux appréhender le personnage dans son entièreté. Je veux parler de l’alcoolisme de Calamity Jane qui a grandement contribué à son statut hors norme. Les petits boulots qu’elle a faits, comme prostituée par exemple, font aussi partie de cette facette bien plus crue pour les femmes qui vivaient dans l’Ouest. Une courte vidéo abordant le sujet aurait permis d’apporter un peu plus de rugosité au personnage, et aurait montré que tout modèle n’est pas bon à suivre dans sa globalité. À charge aux parents d’expliquer cela aux enfants.

Pour finir, c’est un film formidable que ce Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary. Un film dans lignée des coproductions européennes dans un esprit de collaboration et d’entente. Bourré de charme artistique, Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary donne envie de le revoir sitôt terminé. Alors, à la question à propos de son destin : Remarqué parmi tous les dessins animés et films d’animation produits, Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary saura-t-il se tailler une place dans le classement des meilleurs longs métrages dessinés pour enfants et public familial ?  La réponse est mille fois oui. Il se démarque par son choix graphique non formaté à la Pixar et Disney, il fait montre d’une audace visuelle, osant être différent à l’image de son héroïne. Il fait ce que devrait faire l’hégémonie en place, proposer quelque chose d’innovant et non imposer un modèle. Rien que par sa différence artistique il se distingue de l’image de synthèse standardisée. Il fait mieux avec moins d’argent, moins de pouvoir publicitaire. Il propose des personnages profonds, bien construits et un contexte rarement proposé dans le cinéma d’animation, le tout dans un film court : 1h15. Une vraie femme forte, qu’on ne sent jamais imposée en mode overkill par une action spectaculaire. Il constitue une très bonne ouverture sur la vie de Calamity Jane, tantôt amusante tantôt pertinente. Une synthèse intelligente empruntant à sa vie d’adulte ainsi qu’à sa jeunesse, qui ne choisit jamais la facilité et qui réussit à être distrayante sans oublier son sérieux. Sa conclusion offre même une excellente passerelle à la vie qu’elle aura plus tard.

L’équipe du film nous offre un personnage frais, authentique, servi par une reconstitution rigoureuse, autant attachant que drôle. En résumé, un personnage criant de vérité que l’on pourrait rapprocher des films d’animation japonais Miss Hokusai de Hara Keiichi ou Princess Arete de Katabuchi Sonao qui, eux aussi, proposent des personnages forts véritablement intéressants. Rémi Chayé, avec ce film, se hisse au même niveau que des réalisateurs comme Jean-François Laguionie ou Tomm Moore. En définitive, un excellent représentant du cinéma d’animation français. Seulement une chose à dire : le prochain, c’est pour quand ?

Justement, Calamity, Une enfance de Martha Jane Cannary ressort aussi dans les salles de cinéma françaises le 19 mai 2021. Alors, si vous aimez l’animation qui propose un spectacle respectueux de son public et qui ose une démarche artistique différente, soutenez le cinéma français. 🙂

Pour aller plus loin :

Sur le personnage de Calamity Jane :

-La comédie musicale La Blonde du Far-West de 1952 réalisée par David Butler. Mine de rien, elle est assez respectueuse du personnage.

-Le téléfilm Calamity Jane de 1984 réalisé par James Goldstone. Calamity est plutôt dépeinte de façon réaliste.

-La mini-série Buffalo girls de 1995 réalisée par Rod Ardy. On prend le temps de creuser le personnage. Le Far-West est mis en scène de façon très nostalgique et les personnages secondaires sont attachants.

-La série Deadwood de 2004 réalisée par Walter Hill, qui en plus d’avoir une ambiance extraordinaire, propose une Calamity Jane très réaliste.

-Le docu-fiction Calamity Jane : Légende de l’Ouest de 2014 réalisé par Gregory Monro. Indispensable et complémentaire du film de Rémi Chayé pour bien faire le tour du personnage.

Sur le western dans le film d’animation :


Il y a bien sûr les Lucky Luke, Fievel au Far-West, Rango, Spirit, l’étalon des plaines (toujours chez Universal) ou encore La ferme se rebelle. Mais il y a aussi pour les plus curieux en quête de raretés :

Le chant de la prairie, court métrage d’animation tchèque (bien entendu) de 1949 réalisé par Jiri Trnka. Petit délice. « Sur un air d’opérette, une parodie du western de John Ford, La Chevauchée fantastique, avec des personnages bien typés et un rythme endiablé » (source wikipédia).

The Man from Button Willow ou Stormy, film d’animation américain de 1965 réalisé par David Detiege. Intéressant par son choix de héros en costume blanc résolument manichéen, quasi virginal, très propre sur lui. Une ambiance assez puritaine, légère et décontractée. Il a le mérite d’avoir de vrais humains comme personnages. Le plus curieux étant certains choix scénaristiques d’une innocence douteuse qui contrastent parfois violemment avec l’histoire. Il est difficile à trouver.

West and soda ou Sur la piste de l’ouest sauvage, film d’animation italien (la seconde patrie du western) de 1965 réalisé par Bruno Bozzetto. Dans un style graphique et une ambiance atypiques, une vision très parodique et parfois subversive du western avec des anachronismes rappelant les années 1960. Il est sorti chez nous en DVD. Il est possible que le film La ferme se rebelle s’en soit inspiré.


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